1526 La ville
LA VILLE DE SALON ENTRE 1470 ET 1550
Aujourd'hui petite ville dont l'activité ne cesse de s'étendre, siège de l'Ecole de l'Air et voie de passage sur la route de Paris à Marseille, Salon-de-Provence n'était, il y quelques dizaines d'années, qu'un gros bourg agricole aux portes de la Crau. Mais la ville, de nos jours comme au Moyen Age, formait une étape entre Avignon et Marseille, Arles ou Aix; la proximité de l'étang de Berre et la riche plaine de la Touloubre en faisaient un lieu prédestiné pour la création d'un centre commercial. De fait, les historiens, et M. Robert Brun en particulier dont le travail couvre la période immédiatement antérieure, découvrirent à Salon de lointaines origines.
Cependant, il faut attendre le IXe siècle pour voir le castrum salonais figurer dans un document comme une dépendance de l'archevêque d'Arles. Depuis cette date, les prélats arlésiens gardent dans leur titulature la maîtrise absolue du château de Salon.
La prospérité de la ville s'accroît au cours des XIe et XIIe siècles pour atteindre son apogée au XIIe siècle; son commerce et son industrie rayonnent alors sur toute la région. Mais le siècle suivant, avec son cortège d'épidémies et les ravages des grandes compagnies, a tôt fait d'anéantir ces richesses et la ville se retrouve abandonnée à elle-même. Au début du XVe, comme beaucoup de cités du même genre, la communauté se regroupe et une administration municipale s'organise sous la surveillance de l'archevêque tandis que la ville se relève lentement de ses ruines. A la fin du siècle, Salon, en plein renouveau, passe comme toute la Provence aux mains des rois de France.
Cette période de transition est encore mal connue pour cette partie du royaume car, au fur et à mesure que l'on suit son évolution économique et sociale, depuis 1470 jusqu'aux environs de 1550, Salon nous est apparue caractéristique d'un type de bourgade souvent délaissée par la recherche historique: une ville moyenne, dont les ressources principales reposent sur les produits du terroir et particulièrement l'élevage.
En une série de deux articles, dont l'un traitera de l'aspect démographique et social de la ville et le suivant des problèmes économiques, nous espérons apporter au lecteur une illustration aussi précise que possible de ce type méconnu de cité.
L'essentiel des documents consultés à cette fin est constitué par le riche fonds des notaires salonais conservé aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône qui compte en moyenne cinq à six études importantes. Ajoutons à cela quelques registres de l'archevêché d'Arles consultés au même dépôt et des pièces diverses dont deux cadastres du XVe et du XVIe siècle appartenant aux Archives municipales de Salon.
L'agglomération de Salon se compose, au moment où débute notre étude, d'un noyau central autour d'un piton rocheux supportant l'imposante masse du château; ce noyau est clos par une enceinte en dehors de laquelle vont progressivement se développer des constructions nouvelles. La ville neuve s'étend surtout en direction de la collégiale Saint-Laurent, vers le nord, église bâtie à environ cinq cents mètres du centre de la cité.
1) Les quartiers
La ville au sens propre, c'est-à-dire infra muros, de l'époque médiévale, se divisait en cinq quartiers d'inégale importance; dans le sens des aiguilles d'une montre, en partant du quartier Bastonenq situé à l'est du château, on rencontrait successivement: le Puy-Engenier, le quartier Arlatan, celui dit “Ferrier-Roux” et enfin le Bourg-Neuf.
Le plus populeux, d'après les actes que nous avons récoltés et le cadastre de 1552, était le quartier Bastonenq. Ce dernier document mentionne 214 noms de chefs de famille y demeurant.
La Juiverie en constituait, avant la dislocation de la communauté, une bonne partie; elle était traversée par la rue des Juifs de chaque côté de laquelle habitaient les Israélites. Malgré la disparition du groupe vers 1500, l'appellation traditionnelle de ce quartier resta vivace, et en 1540 le portail qui le faisait communiquer avec l'extérieur se nomme encore “portail de la juiverie”. Même les anciens Israélites convertis sont demeurés fidèles à cet endroit où ils avaient passé une partie de leur vie; il est, en effet, intéressant de constater que les d'Arles, les de Cadenet, les de Milan en sont toujours les habitués en 1552.
Le second en importance était le quartier Arlatan, avec 109 noms. Sa population comprenait surtout des artisans et des brassiers; il s'ouvrait sur la Crau par le portail du même nom d'où partait la route conduisant à Arles.
Le Bourg-Neuf comptait 105 noms. Situé autour de l'église Saint-Michel, la plus ancienne de la ville, il était le quartier le plus commerçant. Des boutiques de toutes sortes, dont la boucherie de Salon, contribuaient à l'animation qui y régnait.
Ferrier-Roux, au contraire, se présente sous un aspect très différent; les mentions de boutiques sont exceptionnelles, et si l'on en juge par ses habitants, c'était en somme un quartier résidentiel. Palamède Parc, par exemple, le fils de Louis, le grand négociant salonais, y avait installé sa résidence, de même que noble Mathieu lsnard, fils de Louis, noble Bérenger Gaudin, noble Bérenger Roux, sans oublier l'illustre Michel de Nostredame.
Le Puy-Engenier, enfin, très mal connu puisque le cadastre incomplet de 1552 ne nous apporte aucun renseignement sur sa composition. semble avoir rassemblé une population moins dense que les quartiers précédents.
2) Les faubourgs
En dehors des remparts, des maisons s'étaient construites et avaient fini par constituer de nouvelles zones d'habitat que l'on désignait sous le nom global de “faubourgs”. Ce terme, vague à souhait, se rencontre fréquemment dans les locations ou arrentements de maisons. D'après les précisions données par ces documents, il est permis de croire que la ville se développait surtout en dehors des remparts du Bourg-Neuf et de Ferrier-Roux, soit en gros vers la collégiale Saint-Laurent et un lieu dit “la Condamine”. Cette observation trouve d'ailleurs sa confirmation dans la création par l'archevêque d'un nouveau “four banal” installé précisément dans ce quartier. Toujours est-il que lors de l'enquête de 1552, le faubourg (lou bourc) représente à lui seul plus des deux quartiers principaux de la ville quant à sa population. Plus de 370 chefs de famille y sont recensés en effet.
Socialement, c'est dans les faubourgs que s'installent les nouveaux arrivants, constatation qui n'a d'ailleurs rien de surprenant. C'est là aussi, par voie de conséquence, que se retrouve la plus forte concentration d'artisans, de brassiers, de petits ouvriers ou paysans. Peu ou pas de familles nobles, ni de marchands, ni de notaires, mais beaucoup de gens simples possédant leur maison et quelques bouts de vignes ou d'oliviers.
Ce quartier neuf est en outre un lieu de passage et de rencontre. On y trouve de nombreuses auberges ou tavernes comme celles de Notre-Dame non loin des murailles du Bourg-Neuf, du Lion à la Condamine, de l'Ange ou du Cheval Blanc près du portail Arlatan. Le lupanar, placé sous la surveillance du viguier, est à l'extrémité de l'agglomération près du portail dit “Cogos” Le développement de cette nouvelle ville nécessitait une réglementation adéquate et les consuls créèrent des officiers municipaux chargés de régler les différends nés entre voisins; on les baptisa “estimateurs de la partie neuve de Salon”.
Mais dans les cas de danger, où la ville était obligée de se replier sur elle-même, les habitant du bourg devenaient l'objet d'une véritable ségrégation sociale. Lorsque des bandes d'hommes d'armes étaient annoncées (et il se passait peu d'années au XVe siècle sans de pareilles menaces), on commençait par tout mettre en œuvre pour les éloigner... au besoin en leur offrant de l'argent. Si ce marchandage n'avait aucun résultat, force était de les installer quelque part. La décision du Conseil municipal va alors toujours dans le même sens: on les logera aux faubourgs et les portes de la ville seront soigneusement verrouillées. C'est ce qui se produisit en octobre 1528 et en 1536. Chaque fois, bien sûr, que l'on était contraint d'adopter cette solution, les malheureux habitants de ce quartier devaient faire leur deuil de quelques objets ou victuailles.
Devant de tels méfaits qui nuisaient à la tranquillité de tous et pour décourager d'éventuelles demandes d'hospitalité, il fallait entourer le bourg d'une construction à toute épreuve, capable de résister aux assauts de l'ennemi, des brigands et aussi de cette menace permanente que constituait la peste. Une telle entreprise n'était pas aisée car les finances publiques, plus souvent déficitaires qu'équilibrées, ne permettaient pas d'engager des sommes importantes dans une œuvre certainement coûteuse; il fallut attendre un moment favorable et une aide extérieure.
En 1535 déjà, l'affaire vint une première fois à l'ordre du jour. Une partie de la muraille de Salon s'étant effondrée, le conseil municipal voulut profiter de l'occasion pour doter le bourg d'une solide enceinte. Devant l'ampleur de l'ouvrage à réaliser et les difficultés financières, les consuls durent y renoncer cette année-là; il en fut de même en 1536 où une taxe spéciale avait été instituée sur tous les habitants.
Ce n'est qu'à la fin de 1549 que les délibérations du Conseil se font à nouveau l'écho de ces préoccupations. Le 20 novembre, il décida que l'on emploierait un maître maçon à qui seraient versées les gabelles du pain, de la viande et du vin pour dix ans au moins. D'après Gimon, le prix fait de l'ouvrage fut passé chez le notaire salonais Pesetis dont ni les minutes, ni même le nom ne nous sont connus aujourd'hui.
C'était le 23 novembre 1549; Gimon, qui a mis la main sur cet acte d'importance, le publie entièrement; outre le tracé très précis de la future enceinte, ce document prévoit aussi que le fondement des remparts aura trois paumées de profondeur (75 cm); les murs s'élèveront à 3 ½ cannes au-dessus du sol (9 mètres); des tours se dresseront enfin toutes les cinquante cannes (100 mètres) creuses à l'intérieur et occupées par des batteries. Quatre portes enfin seraient percées dans cette enceinte. Les travaux devaient normalement durer cinq ans; en fait, c'est seulement en 1559 que l'ouvrage fut complètement terminé. Entre-temps, en effet, la peste, puis le décès du maçon Pierre Trissault avaient interrompu sa construction.
Cette fortification, qui englobait la collégiale Saint-Laurent, fut la quatrième et dernière que connut Salon. Pas une pierre n'en subsiste aujourd'hui, alors que les vestiges de la précédente constituent à l'heure actuelle une des richesses touristiques de la ville.
Édition digitale annotée de ces deux articles de Philippe Paillard, parus en 1969 et 1970 dans la revue Provence Historique
2020: Philippe Paillard, archiviste paléographe, conservateur du patrimoine. Ancien directeur des services d'archives de la Savoie. Conservateur aux Archives du Rhône de 1968 à 1979. Directeur des archives et du musée des Hospices civils de Lyon (en 2003)
2021: à la suite d’une attaque informatique en mai 2021, le portail de la revue Provence Historique est inaccessible.
2020: Robert Brun, La Ville de Salon au Moyen Âge (Aix, 1924), 385 p. accessible ici en version électronique
2020: on retrouve plus souvent l’orthographe Farreiroux
Archives municipales de Salon; CC 30.
Arch. dép. des B.-du-Rh.. E. Hozier, not. prot. de 1540, f° 109 et suiv. Dans cet article, les registres des notaires de Salon conservés aux Archives dép. des Bouches-du-Rhône, dans les fonds 375 et 376 E, sont identifiés par le nom du notaire de l'époque et l'année du protocole.
2020: Cugus, chez Du Cange: c'est de qui sa femme fait avouterie; a évolué en Portail-Coucou
Actualisée le 28 mars 2026.Gilles Rigole
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