1526 La Vie sociale
HISTOIRE DE SALON EN 1526
LA VIE SOCIALE SOUS ADAM DE CRAPONNE
Les minutes notariales, bases de notre élude, ne sont qu'une source imparfaite de renseignements sur la famille de la fin du Moyen Age et du début de la Renaissance. Cependant, la relative abondance des contrats de mariage et des testaments que contiennent les protocoles permet une approche de la réalité sociale de l'époque et des approximations. Ainsi peut être présentée en une sorte de tableau la vie sociale de Salon.
C'est tout d'abord la réalité familiale qui apparaît à la lecture des registres. C'est elle qui forme le centre de cette société encore très fortement imprégnée de la notion romaine du pater familias et qui s'exprime dans les contrats de mariage et les testaments. Ces actes, qui constituent une source aussi précieuse que précise sur les structures de la famille, sont également très révélateurs sur la condition des biens, leurs modes de transmission, leur composition et surtout leur répartition.
I. - La famille
A) Les contrats de mariage
Sous la plume du notaire, la forme du contrat de mariage est infiniment plus simple et moins variée que celle du testament dont le protocole se perd généralement en considérations métaphysiques et en méditations sur les fins dernières de l'homme. Mais deux expressions, soit en latin, soit en français. reviennent dans presque tous les cas: celle de “tractation” et celle de “régime dotal”. Il ne s'agit pas là d'une simple clause de style répétée par le notaire et qui ne répondrait plus à une réalité vivante. Bien au contraire, tous les contrats sont effectivement le fruit d'une entente entre deux familles qui se sont concertées depuis longtemps et qui, sans être toujours de même niveau social, font toutefois partie du même cercle de connaissances.
Le cercle de ces connaissances est d'ailleurs assez large et les personnes qui ont présidé à la conclusion de la future union ne sont pas uniquement les parents; la famille, au sens le plus étendu, est appelée à donner son avis; mais, et voilà qui nous étonne davantage, des “amis communs” et des relations éloignées assistent les parents dans leur décision et influencent leur choix. La présence de ces personnages est rarement attestée dans les documents de Salon, au moins lors de la conclusion du contrat de mariage, mais on les rencontre à beaucoup d'autres occasions; il serait donc peu vraisemblable qu'ils ne jouent pas un rôle à ces moments-là aussi. C'est eux, par exemple, que l'on consulte lorsqu'un différend s'élève entre deux familles à propos de l'appréciation de certains meubles donnés en rente. En tout cas, on les rencontre très souvent à propos de l'évaluation du trousseau de la future mariée.
Une fois l'accord entre les deux familles conclu, il reste à débattre de la dot qui sera versée à la future épouse. D'une façon générale, c'est le père qui constitue la dot à sa fille; les exemples sont rares où la jeune fille se constitue elle-même en dot tel ou tel bien. Cette règle générale souffre cependant des exceptions, car il est des cas de force majeure où les parents n'existent plus. Alors c'est le frère, la sœur, un oncle ou même un parent éloigné qui se charge de cet acte fondamental.
Mais le terme de dot est bien vague car son contenu varie d'une famille à l'autre; le plus souvent, malgré le manque de numéraire qui est chronique à l'époque, c'est une somme d'argent qui sera versée à la jeune femme. Il s' agit surtout d'éviter un morcellement abusif des terres, inévitable si la dot comporte des immeubles. Le besoin et la difficulté de se procurer de l'argent sont si impérieux que l'on voit le père de famille se livrer souvent à de véritables prouesses pour arriver à rassembler une somme convenable, amassant petit à petit les quelques florins qui lui sont dus ici ou là. C'est souvent encore trop pour le pauvre artisan ou le manœuvrier qui ne dispose d'aucun argent liquide; alors sa fille n'apportera en dot, selon la tradition, que les bijoux et les vêtements qu'elle portait au jour des noces.
Le montant des sommes qui étaient ainsi versées est évidemment très variable et fonction de la richesse du père de famille. Mais les documents nous permettent de rendre compte d'un véritable renversement dans cette répartition. Tandis qu'à la fin du XVe siècle et jusque vers 1515 ce sont surtout les filles de nobles qui se trouvent richement dotées, dès 1520, au contraire, les filles de marchands les dépassent largement. Cette tendance s'accentue en même temps que les sommes deviennent de plus en plus importantes.
Voici quelques exemples de ce phénomène; la fille de noble Jean Roux, seigneur de Lamanon, reçoit 1000 florins en 1476, alors que Jeanne, fille de René Louis, un marchand juif convert, sera dotée de 600 florins en 1488. Cinquante ans plus tard, en 1540, Françoise, fille du riche marchand Jean d'Arles, apporte à son époux 450 écus sol, soit environ 1700 florins, tandis que la fille de noble Pierre Isnard, Suzanne, n'a que 1500 florins. Par contre, l'évolution est insignifiante chez les plus humbles. Le total dépasse rarement 30 florins et, vers le milieu du XVIe, on retrouve toujours le même ordre de grandeur.
B) Les testaments
A la merci d'une soudaine attaque de la maladie, qui décimait une famille entière en quelques mois, l'homme de l'époque ne considère pas la mort comme une issue lointaine. Le testateur n'est que rarement un moribond dont les heures sont comptées, et rédige son testament sans être pressé par la maladie. Il le fait souvent très jeune. Louis Isnard n'est âgé que de 26 ans quand il teste en l'année 1500, et est marié depuis peu. La hâte à rédiger son testament s'explique sans doute par la crainte de l'épidémie, mais certainement tout autant, et c'est une tradition héritée du droit romain, par la hantise de décéder intestat. Tout cela se traduit dans les documents par une étonnante succession de testaments suivis de codicilles puis d'une révocation de l'acte. Grâce à cette abondance, nous pouvons suivre l'évolution des fortunes et l'accroissement ou, au contraire, la disparition de certains membres de la famille.
Après avoir confié son âme à Dieu, le testateur choisit sa sépulture. Il y avait trois cimetières à Salon: celui de l'église Saint-Michel, celui du couvent des frères Mineurs ou de l'église Saint·François, édifice bâti hors les remparts, près du portail Arlatan, enfin celui de la collégiale Saint-Laurent, dans les faubourgs, de beaucoup le plus important, en particulier dès 1520.
Le testateur, avant d'en venir au corps même de l'acte, fait des legs pieux à l'église, aux différentes aumônes et institutions charitables dont la moins pittoresque n'est pas celle des “pauvres filles à marier”. Les legs pieux où l'âme populaire transparaît avec le plus de force tiennent une place de choix dans l'ensemble de l'acte; ils comportent tous un fonds commun plus ou moins développé selon la classe sociale, auquel viennent s'ajouter, chez les plus riches, des dispositions plus ostentatoires. Le fonds commun revêt une telle importance que, chez les simples, il occupe la presque totalité du testament et que les sommes ainsi distribuées équivalent souvent à celles laissées aux parents et membres de la famille. Il comprend les fondations de messes, anniversaires, neuvaines, trentaines, etc.) mais aussi le “cantar” ou “chanter” que tout parent aura à cœur de faire célébrer aussitôt terminée la neuvaine.
A ce fonds commun se rattachent les dons faits aux confréries ou aux aumônes. Personne n'oublie non plus de verser quelques mesures d'huile pour entretenir les luminaires qui brûlent à l'église. Les Israélites, avant leur dispersion ou leur conversion, disposaient d'une organisation analogue et avaient quatre aumônes nommées “maor, cedata, arbacosot, et berit”.
A côté de ces coutumes que presque chaque testament se fait un devoir d'observer, les documents nous en révèlent beaucoup d'autres qui reflètent soit l'origine sociale, ou géographique, soit la personnalité des testateurs.
C'est d'abord, au jour de l'enterrement, treize pauvres habillés de serge blanche qui veilleront le corps, tenant chacun un cierge allumé à la main et récitant des prières; c'est aussi un calice d'or ou d'argent dont on fait cadeau à l'église choisie comme lieu de sépulture et, pieuse ambition, le nom du donateur y sera gravé et le calice porté sur l'inventaire des biens de l'église. Plus rarement, le testateur ordonne qu'un rétable soit peint à ses frais et jusqu'à concurrence d'une certaine somme.
Pierre Marc, israélite converti, fera représenter les deux saints de son nom, saint Pierre et saint Marc, plus saint Antoine abbé. D'autres, moins modestes, se font peindre eux·mêmes, avec leur conjoint et leur saint patron. Enfin, exemple peu fréquent et d'ailleurs fourni par un personnage étranger à la ville, le testateur lègue quelquefois une somme d'argent destinée à entretenir un volontaire qui se rendra en pèlerinage.
Le de cujus réserve généralement l'héritage à l'aîné de ses fils puisque les filles dotées sont exclues de toute succession. Mais cette règle n'a rien d'absolu, et il peut fort bien se faire que le père de famille institue tous ses fils héritiers universels. Même chez les nobles, le droit d'aînesse n'existe pas. En cas de décès sans descendance, l'héritage passe le plus souvent au conjoint survivant, mais là encore, il y a de nombreuses exceptions. Si le disposant n'était pas marié, il instituait héritiers ses frères et sœurs de préférence, ensuite ses neveux, nièces et parents. Suivant la coutume, les enfants naturels sont exclus de toute succession, mais la rigueur de cette règle est tempérée par le versement d'une certaine somme d'argent.
C) La composition des familles
Plusieurs constatations s'imposent à la lecture des documents. D'abord l'idée selon laquelle les familles paysannes ou d'artisans comptent beaucoup plus d'enfants que celles de la noblesse ou de la bourgeoisie se révèle tout à fait inexacte. Il en va même du contraire. Les familles de plus de quatre enfants sont une exception (7 cas sur 51 étudiés), le maximum étant de 10 enfants. Par ailleurs, cinq de ces sept familles appartiennent à la classe des marchands ou des nobles. Enfin, les ménages sans progéniture ne sont pas rares, tant au XVe qu'au XVIe siècle (30 % environ). Ces analyses ont évidemment un caractère partiel, mais elles permettent toutefois de conclure à une augmentation progressive du nombre d'enfants dans chaque famille. En moyenne, un foyer salonais compte un enfant de plus en 1550 qu'en 1470.
D) La condition des femmes
Le contrat de mariage, pâle reflet de l'existence quotidienne des femmes à l'époque, permet de constater cependant la fréquence des remariages. C'est un phénomène si habituel que près de la moitié des veuves convolent à nouveau au bout d'un temps très court, et cela malgré les conditions privilégiées prévues très souvent par leur époux dans leurs testaments pour le cas où elles resteraient veuves. Sans doute la mortalité considérable prive-t-elle souvent très vite l'épouse de son mari et l'oblige-t-elle à chercher un nouveau foyer. Mais la raison est, nous semble-t-il, plutôt à rechercher dans l'isolement matériel et moral de la veuve.
D'un point de vue matériel, pourtant, la femme bénéficie d'une situation très enviable. Du vivant de son mari, elle est fréquemment associée à ses affaires et, après sa mort, elle dispose, outre L'habitation commune, d'une certaine somme d'argent laissée par le conjoint. Le cas où les héritiers feraient mauvais ménage avec elle est envisagé par le testateur qui les oblige à lui verser une pension. La veuve peut, en outre, disposer d'un gain de survie, dit "augment de dot”, composé des bijoux, ornements et robes portés par la femme lors de son mariage.
II. - La Réalité Sociale
Après avoir étudié cette cellule fondamentale de la société médiévale qu'est la famille, essayons maintenant d'approcher encore plus près de la réalité quotidienne, pour rendre le plus vivant possible ce tableau social. A défaut de livres de raison et journaux, ce sont encore les documents notariés qui nous aideront. Une présentation générale de chaque classe fournirait une image déformée de la réalité en raison de sa généralité même, aussi avons-nous préféré choisir quelques personnages particulièrement représentatifs de leur condition.
Cette tâche, plus facile pour les personnes de haut rang dont l'influence dans la cité se traduit par une fréquentation plus grande du notaire, est par contre très malaisée pour les gens simples. Leur existence se déroule loin des événements économiques ou politiques de leur ville et ils n'apparaissent qu'à l'occasion d'un contrat de mariage ou d'un testament. Mais avant d'aborder cet aspect des choses, il est absolument indispensable de dire quelques mots de la communauté juive de Salon.
A) La communauté juive
Riche en hommes, influente économiquement, active dans tout ce qui a trait au commerce et aux échanges, la communauté juive salonaise se place parmi les plus importantes de Provence. Son rôle, brusquement anéanti par les décisions politiques que l'on exposera plus loin, ne cesse cependant pas tout à fait. Un bon nombre en effet des grands négociants de la ville ne sont rien d'autre que des israélites convertis dont beaucoup s'allieront d'ailleurs à des familles de la plus authentique noblesse provençale.
A Salon, les juifs apparaissent dans les textes dès 1293; comme partout, ils sont assimilés dans les statuts aux lépreux; on leur interdit, en conséquence, de toucher les viandes quelles qu'elles soient et ils sont groupés dans un quartier de la ville: la juiverie. Malgré des persécutions et des expulsions, la communauté ne cesse de prospérer. Il faut d'ailleurs souligner que leur condition était, en Provence, fort enviable et n'avait rien de comparable à celle de leurs coreligionnaires du nord de la France.
C'est ainsi que, sur le plan religieux, des lettres patentes du roi René leur avaient, entre autres, donné toutes les garanties et libertés nécessaires pour accomplir les rites de leur foi. Ils formaient donc un groupe à part dont les institutions, quoique calquées sur celles des chrétiens, étaient distinctes. La “carrière” des juifs avait à sa tête trois syndics ou “baylons”.
Sur le plan économique, au milieu du XVe siècle ils étaient avant tout des intermédiaires entre les salonais et les marchands étrangers; leur activité, portant généralement sur de faibles quantités et sur les produits les plus divers ne revêtait pas un lustre considérable. Mais leur rôle d'intermédiaire et le fait qu’ils apparaissent dans un très grand nombre de transactions en font les maîtres incontestés de cette économie encore très réduite. protégés par les princes, le roi René en particulier, mais riches et nombreux en Provence, ils constituaient évidemment pour ceux-ci une source de revenus de premier plan. Aussi le roi exigeait d'eux des “dons gratuits” comme en 1475 où il réclama une somme de 8000 florins à répartir dans toutes les “carrières” du pays.
Ce furent cependant les dernières grandes heures des communautés provençales, car, dès le rattachement de la Provence à la couronne, la politique des souverains français à leur égard devint des plus hésitantes. Malgré les lettres patentes du 18 février 1482, confirmant leurs privilèges, beaucoup de juifs avaient déjà commencé à s'expatrier ou à se convertir. A Salon, Jacob Ysaac de Valabrègue, qui était médecin, est dit néophyte dès 1480 sous le nom de René Louis. Il est, hélas! impossible de savoir si ce passage d'une situation à une autre se déroula avec violence ou sans heurt.
Un seul document de 1488 fait état de la destruction de la rue des Juifs à Salon, trois ans auparavant, Lors des dons gratuits, la quote-part versée par les israélites nous donnent une petite idée de la répartition des richesses à l'intérieur de leur communauté. Les noms de Josse Ysac, Mosse, Léon, Cohen, Bonsehor, Bendich apparaissent. C'est un des fils de ce dernier, converti sous le nom de Pierre Marc, qui donnera le jour à Louis et Guillaume Marc; ceux-ci deviendront dès 1515 les plus riches marchands de la ville et leur négoce prendra des proportions internationales.
La fin de la communauté salonaise est obscure. Après avoir été obligée d'hypothéquer toutes les maisons qu'elle possède au quartier Bastonenq, en 1490, elle dut se disperser progressivement et les textes ne la Inentionnent plus jamais. Beaucoup de juifs furent obligés alors de quitter la ville et de se réfugier dans le Comtat. Peu sans doute, après avoir été baptisés, restèrent à Salon. Vers 1500, les documents ne mentionnent en effet qu'une dizaine de néophytes.
B) Les brassiers, les laboureurs et les artisans
Examinons maintenant les différentes couches sociales qui formaient la société de Salon. Le mot de classe sociale a d'ailleurs quelque chose d'un peu prétentieux car, étant donné l'aspect encore très rural de la ville à la fin du XVe siècle et son économie assez fermée, au moins au début, il est évident que la population n'était pas compartimentée en classes bien distinctes.
Y avait-il même des classes? C'est, à notre avis, fort douteux. Tout au plus peut-on parler de degré de richesses, d'influence, de notoriété plus ou moins grande; car, enfin, les délibérations municipales ne nous montrent-elles pas bien souvent le plus riche marchand de la ville partageant la charge de consul avec un simple laboureur?
Les brassiers, c'est-à-dire les ouvriers à la journée, semblent très nombreux à Salon. Mais en raison de leur peu d'influence, on en est réduit à des conjectures sur leur mode de vie. On les voit souvent vendre une partie de leur récolte à un marchand, et souvent ils se groupent entre eux pour livrer au négociant une plus importante quantité de marchandise. Leur résidence est de préférence fixée dans les faubourgs. comme la plupart des nouveaux habitants. Eux-mêmes sont d'ailleurs d'origine extérieure à la Provence, venant de préférence des diocèses alpestres, mais aussi de ceux de Lyon, de Genève, de Turin ou d'Ivrée. Les cadastres les ignorent, car ils ne possèdent d'ordinaire aucun fonds de terre.
Les cultivateurs ou laboureurs ne sont pas beaucoup mieux connus. La seule différence avec les précédents, c'est qu'ils travaillent à leur compte et possèdent un lopin de terre. Certains d'entre eux, les plus aisés ou les plus capables, accèdent même aux charges municipales de premier plan. Jean Barrerie, par exemple, d'après le cadastre de 1552, possède sa maison, cinq quarteyrades de vignes et sept quarteyrades d'oliviers, ce qui est loin de constituer une fortune. Il est élu syndic en 1517, ainsi que trois autres personnages; mais, comme d'après les statuts, le sort devait désigner parmi eux deux noms seulement, il ne fut pas choisi. En 1539, il figure à nouveau sur la liste el fut celle fois élu consul (les syndics de Salon avaient, entre-temps, eu le droit de porter ce titre plus glorieux), aux côtés d'un marchand.
Les métiers étaient nombreux et variés à Salon et les artisans sont mieux connus que les laboureurs ou les brassiers. Celui que nous avons choisi est peut-être un peu en dehors de la norme, mais il nous a paru avoir réalisé ce qu'un homme de sa condition pouvait espérer dans sa ville. Maître Cirice Astier exerce le métier de peaussier; il ne tanne pas les peaux, tâche réservée au tanneur ou blanquier; c'est plutôt une sorle de fourreur. II apparaît pour la première fois en 1453, comme habitant le Bourg-Neuf, à l'intérieur des remparts et propriétaire d'une terre de trois paumées et deux émines (deux hectares environ), onze quarteyrades de vignes et treize d'oliviers, sans compter cinq écus que lui paient divers tenanciers.
En 1480, il est syndic aux côtés d'Antoine Pellotier, un tanneur. Le 28 janvier 1503, au moins septuagénaire, il fait son testament où il lègue quelques vergers à sa femme Dauphine, dont il n'a pas eu de descendance. Dauphine dut mourir peu après car, le 20 mai 1507, il épouse Huguette, la fille d'un nourriguier, âgé d'environ quatre-vingts ans. Beau mariage, puisque sa nouvelle épouse lui apporte la somme de 500 florins en dot. En 1515, il est rentier de la boucherie de Salon. En 1530, centenaire, il teste à nouveau, laissant à sa femme quelques vignes et terres, sa maison du Bourg-Neuf et le reste à ses trois filles. Sa date de décès est inconnue et son nom dut s'éteindre avec lui, car le cadastre suivant ne mentionne aucun Astier. Son exemple n'est pas une exception. et nous pourrions en donner d'autres montrant que de simples artisans peuvent briguer la charge suprême et faire des mariages riches.
C) Les nourriguiers
Ils ne forment pas à proprement parler une classe à l'intérieur de la ville, mais le caractère particulier de leur activité, et l'importance qu'elle revêt dans une économie pastorale comme celle de Salon, en fait un groupe à part. Le fait est encore accentué par leur rapide ascension sociale, la fortune qu'ils amassent et leur alliance avec les plus riches familles de la région.
Celui que nous nous sommes proposé de faire revivre grâce aux détails glanés ici ou là est une vivante illustration de la rapidité avec laquelle les nourriguiers pouvaient, en une ou deux générations, s'élever de plusieurs degrés dans la hiérarchie sociale.
Ysoard Ymbert était le fils de Bernard Ymbert qui, au début du XVe, exerçait déjà le métier de boucher et de nourriguier. Ce fut en tout cas cette voie que choisit Ysoard et, dans les années 1480, les documents nous le montrent vendant et achetant des bêtes aux foires de la Saint-Martin ou louant des alpages pour la transhumance. Le 27 juillet 1483, rédigeant son testament, il laisse une pension à sa femme, Aygline, dote ses deux filles, Guillerma et Catherine, de 400 florins chacune, ce qui représente déjà une somme assez enviable. Enfin, il institue ses deux fils, Bertrand, l'aîné, et Etienne, ses héritiers universels.
Les années suivantes, ses affaires semblent prendre de l'ampleur, si l'on en juge, par exemple, d'après le nombre de bêtes qu'il est chargé de conduire dans les Alpes pour l'élé (140 trentaines en 1480, mais 180 en 1503). Il mourut entre mars 1505 et mai 1506, où il est porté décédé après avoir toutefois déposé son testament chez un autre notaire.
Il avait eu trois fils, Bertrand, Etienne puis Baptiste, qui recueillirent tous les trois la succession paternelle. Le partage des biens eut lieu le 30 janvier 1520 et, à en juger par la part attribuée à chacun des trois frères, l'héritage était considérable. L'aîné, Bertrand, eut une maison au quartier Arlatan, des vignes, des terres labourables, des prés et surtout un beau troupeau, sans compter 7 marcs, 1 once et 2 deniers d'argent fin. Etienne, le cadet, docteur en droit, reçut tous les cens payables au défunt Ysoard, également des terres, une bastide, des vignes, enfin le même nombre de bêles et le même poids d'argent fin que son frère. Baptiste, le dernier, reçut une part équitable de biens fonds, un nombre de têtes de bétail identique et toujours la même quantité de métal précieux.
Bertrand devint négociant en laine, et épousa à une date incertaine la fille d'un riche marchand marseillais, nommée Mona, fille de Guillaume Paul, qui lui apporta la dot considérable de 1.500 florins, Etienne nous est très mal connu; on sait seulement qu'il dut mourir aux environs de 1545. Baptiste fit lui aussi un riche mariage. Son testament, daté du 26 septembre 1515, nous apprend qu'il avait pour épouse Marguerite, fille de noble Bernardin Bus, marchand d'Avignon, descendant d'une famille de grands négociants comtadins. Il eut deux filles et quatre fils.
D) Les marchands: Jean d'Arles.
A la lecture des documents notariés, il nous est apparu que le qualificatif de “marchand“ avait un sens plus général qu'il ne semble de prime abord et dont il convient de préciser le contenu au préalable. Un nourriguier est souvent qualifié de la sorte par le notaire, tandis qu'un marchand comme Girard Paul est volontiers baptisé “nourrisseur” par certains tabellions. Serait-ce donc que le négociant parvenu à un certain degré de puissance se spécialise dans l'écoulement de tel ou tel produit? Sans nul doute, d'une certaine manière, mais il est bon cependant d'insister à nouveau sur un aspect déjà connu, à savoir l'activité polyvalente des marchands du Moyen Age.
Rien de ce qui se négocie ne lui échappe et, à Salon, on chercherait en vain un marchand recherchant la laine sans s'intéresser à l'huile, par exemple. En même temps, c'est un homme qui acquiert dans la ville une notoriété de plus en plus grande. Lorsque la communauté éprouve des difficultés financières, ne parvient pas à rembourser les emprunts dont elle s'est chargée, elle fait appel aux services du marchand. Par voie de conséquence, celui-ci exerce un contrôle de plus en plus efficace sur le budget municipal et les finances de la ville dont il devient souvent, par ailleurs, le trésorier.
La classe des marchands est ouverte; par leurs affaires, ils sont en relation avec les pays avoisinants, l'étranger, les grandes foires de l'époque, celles de Lyon notamment, les grandes villes de Lombardie ou du Piémont enfin.
Pour pénétrer davantage dans l'illustration de cette catégorie sociale, nous avons choisi Jean d'Arles, plus représentatif que Louis Marc, dont l'activité a dépassé dès 1510 les limites étroites du pays salonais. Un texte de 1503 mentionne pour la première fois son nom; dans ce document, il n'est pas dit néophyte, et pourtant c'est lui-même qui, quelques années plus tard, sera chargé de lever à Salon la taxe réclamée par Louis XII sur les nouveaux chrétiens de Provence. Son origine judaïque est donc assez probable, comme son nom seul d'ailleurs semble l'indiquer, mais sa conversion était sans doute précoce.
Pratiquant surtout le commerce de la laine et de l'huile, mais aussi des peaux, il participa également à la vie publique de Salon. Trésorier en 1531. syndic en 1533, il est considéré. la même année, d'après un document intéressant, comme l'un des personnages les plus riches de la ville, il figure aux côtés de trois autres Salonais, tous marchands. D'après son testament, du 22 août 1540, il était marié à Douce de Saint-Martin, elle aussi d'origine israélite, et avait dix enfants (7 filles et trois garçons). Trois de ses filles reçurent en dot la somme considérable de 400 écus au soleil. Il mourut entre cette date et le 25 septembre de la même année, après avoir été, quatre ans auparavant, anobli par François 1er.
C'est son fils Pierre qui reprit la suite des affaires de son père. La fortune familiale dut encore s'accroître et le rôle commercial de Pierre d'Arles devint alors véritablement international.
Dans la cité, il occupa des postes de premier plan. Avant 1550, il fut consul une fois, trésorier en 1541 et assesseur à deux reprises (1542 et 1549). D'après le cadastre de 1552, Pierre et Antoine d'Arles, son frère, s'affirment comme les plus gros propriétaires de Salon (43 quarteyrades de vignes et 40 d'oliviers); ils possèdent cinq maisons, une auberge (Le Lion) et surtout un troupeau de 3053 bêtes, sans compter les 22 écus qui leur sont dus.
E) Les nobles: Louis Isnard.
La famille Isnard, dont la descendance est assurée tout au long de la période qui nous a intéressés, a une histoire qui fut un peu celle de toutes les familles nobles de l'époque.
Pierre, l'aïeul, était docteur en droit; la tradition juridique. solidement implantée dans la famille, resta vivace et se perpétua de père en fils. Presque tous ses descendants obtinrent le grade de docteur ou de licencié. Vice-viguier en 1485, Pierre lsnard se désintéressa du commerce à en juger tout au moins d'après les registres notariés où il n'apparaît que très rarement. Par contre, il possédait un vaste domaine et de nombreux tenanciers qui lui versaient chaque année les écus et revenus dont il devait vivre. Son train de vie semble d'ailleurs modeste; la maison qu'il habitait au quartier Bastonenq comprenait une boutique au rez-de-chaussée, et le testament qu'il dépose le 11 septembre 1490 est l'illustration de cette existence très discrète: la dot de sa fille Honorade (600 florins) constitue un chiffre moyen.
Il laissait trois fils, dont Louis, qui, au bout de peu de temps, se trouva finalement seul successeur de son père, ses deux frères étant décédés entre 1493 et 1499. Louis, à l'inverse de son père, décida de se lancer dans le commerce et y réussit fort honnêtement. Son premier testament, rédigé en 1500, fait état d'une dot de 1000 florins, laissée à chacune de ses trois filles. Cette prospérité se poursuivit durant une vingtaine d'années, jusque vers 1520, mais à cette date ses affaires semblent brusquement péricliter. C'est précisément vers cette époque que les gros marchands salonais commencent à devenir des puissances locales et même régionales.
Toujours est-il qu'une de ses filles, mariée à noble Jean Cayssi, un marchand arlésien, ne reçut en dot que 65 écus au soleil d'après une note de 1524, et que le même jour un autre acte nous apprend que ses biens meubles et immeubles ont été “séquestrés en vertu de lettres du roi“. Désormais, il disparaît de la scène économique et s'éteindra vers 1530.
Son fils Jean, lui aussi docteur en droit, avait épousé, sans doute pour redorer le blason, Marguerite, la fille du richissime Louis Marc; à Salon, nous perdons sa trace rapidement, mais on sait qu'il devint général des finances à Montpellier. Laurent, son deuxième fils, embrassa la carrière ecclésiastique où il réussit: chanoine de Saint-Laurent de Salon en 1520, il devint notaire apostolique en 1524 et protonotaire du Saint-Siège en 1545. Mathieu resta à Salon où, pratiquant un peu le commerce, il accéda aux charges d'assesseur et de consul. Pierre, enfin, eut une fille qu'il maria richement au fils d'un conseiller au Parlement de Provence, maître François de Rascas. Consul de Salon en 1541, il mourut en mars 1545.
Bien que très partiel, ce bref tableau de la société salonaise nous permet de tirer une conclusion, qui n'étonnera sans doute pas le lecteur averti. Que ce soit dans tout ce qui touche à la structure de la famille, ou dans l'évolution des fortunes et la répartition des biens au cours de ces quatre-vingts années, on ne peut qu'être frappé par la rapide transformation qui s'opère. Des fortunes se créent, celles des nourriguiers dans le cas d'une ville à dominante pastorale comme Salon, celles surtout des marchands, phénomène beaucoup plus général. D'autres, au contraire, disparaissent ou ne survivent que par des alliances avec les familles marchandes, comme c'est le cas de la noblesse.
Malgré ces bouleversements et tout de même une grande disparité dans les catégories sociales, les charges publiques, à défaut d'être confiées à tous, ne sont pas l'apanage d'une caste. Dans une petite ville, comme le Salon de cette époque, le plus riche marchand partage la charge de consul avec le laboureur ou l'artisan. Sont-ce les vestiges d'une solidarité villageoise encore très vivace, ou la preuve d'une absence de rivalité sociale? Au risque d'être quelque peu évasif, mais en pensant tout de même ne pas fausser la réalité, nous dirons que ces deux aspects sont intimement mêlés dans la réalité sociale du Salon du XVIe siècle.
Édition digitale annotée de ces deux articles de Philippe Paillard, parus en 1969 et 1970 dans la revue Provence Historique
Actualisée le 28 mars 2026. Gilles Rigole
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