Juifs du Pape

HISTOIRE DES « JUIFS DU PAPE »



Des juifs en Provence, dès l’Antiquité

Le plus ancien témoignage d’une installation juive sur le sol méridional est une pièce archéologique, soit une lampe à huile antique trouvée sur un oppidum près d’Orgon.

Conservée dans les collection du musée judéo-comtadin de Cavaillon, cette lampe juive portant un chandelier à sept branches, corrobore une vieille légende médiévale selon laquelle des bateaux chargés d’exilés juifs palestiniens, lors de la destruction du temple de Jérusalem et le sac de la ville sainte par Titus en 70 après Jésus Christ, auraient abordé des ports méditerranéens dont Arles. Il semble effectivement qu’à Arles, des juifs commercent dès l’époque romaine.

Mais selon René Moulinas, auteur d’une thèse et de nombreux articles:
« C’est à partir du XIIem siècle seulement que des preuves formelles peuvent êtres avancées sous la forme d’un privilège de l’Empereur Frédéric Ier, daté de Montélimar en aout 1178, qui met les juifs d’Avignon sous la protection de l’évêque »

Dans les années 1268 - 1269, on dénombre la présence de Juifs dans une douzaine de localités:
Avignon - Bollène - Bonnieux - Carpentras - Cavaillon - Lapalud - L’Isle sur Sorgue - Malaucène - Monteux - Mornas - Séguret - Valréas.

Ces territoires, au nord de la Durance, sont désignés, au XIIem siècle, sous le nom de « Marquisat de Provence », par la suite, ils deviendront « le Comtat Venaissin » lorsqu’ils passeront au XIIIem siècle sous la domination des Papes.

René Moulinas poursuit: »Au début du XIVem siècle, dans le comté de Provence, il ne se trouve aucun bourg ou village d’une certaine importance qui ne renferme une ou deux familles juives, et des communautés plus nombreuses existent dans toutes les villes comme Tarascon - Salon - Manosque  et à plus forte raison les grandes cités comme Marseille - Arles - Aix ».



Au moyen Age, une relative liberté

Que ce soit en Provence, à Avignon ou dans le Comtat Venaissin, les Juifs jouissent, jusqu’au XVem siècle d’une relative liberté.

Les signes distinctifs
A partir du quatrième concile de Latran de 1215, les Juifs sont obligés de porter une marque distinctive, à savoir, pour les hommes, une « rouelle » rouge bien placée et bien apparente, sur le vêtement du dessus, du côté gauche de la poitrine et pour les femmes une coiffe « oralia » sur la tête.

Le quartier
Pour limiter les relations entre les communautés juives et chrétiennes, on cantonne les Juifs dans un quartier à part, « rue des Juifs » le mot issu du provençal « Carrière », en principe délimité par une chaîne symbolique. On y entre et on en sort librement, à toute heure du jour et de la nuit, sauf pendant la semaine sainte, du mercredi soir jusqu’au dimanche de Pâques. Les Juifs peuvent également posséder un habitat en dehors de ce quartier.

Les métiers
Si les Juifs ne peuvent exercer aucune fonction publique, on les trouve souvent utilisés comme collecteurs de taxes pour les communautés chrétiennes, fermiers de péages ou percepteurs de droits seigneuriaux. Beaucoup gagnent leur vie par les métiers manuels:
tailleurs - fabriquant de vêtements - armuriers - potiers d’étain - parcheminiées - relieurs - charpentiers - maçons - tailleurs de pierre - boulangers - teinturiers - porte-faix - tisserands.
Les médecins, très appréciés, constituent une élite, à la fois de culture et de fortune. Enfin, les plus nombreux sont marchands - fripiers - courtiers - prêteurs - usuriers.


Des Changements au XV siècle

Les expulsions du royaume de France
En 1306 l’ordonnance de Philippe le Bel confirmée en 1394 Par Charles VI, ordonne la sortie de tous les Juifs du royaume de France. (La Provence n'en fait pas partie)

En 1481, la Provence est rattachée à la France. Si Louis XI s’engage à ne rien changer aux statuts des Juifs, son successeur Charles VIII prend en 1498 la décision de mettre tous les Juifs du comté de Provence devant la choix de se convertir ou de partir.
Certains des Juifs provençaux décideront de se convertir, d’autres choisiront de partir et la plus part émigrerons dans les états pontificaux.

Les Juifs « peuple témoin » pour les papes

Si les terres papales ont toléré les communautés juives, c’est comme « vestiges de l’Ancien Testament », témoignant par leur existence, les déchues de la vérité donc le triomphe de la religion chrétienne (doctrine augustinienne). La protection des Juifs était un devoir envers la religion.

La fermeture des « carrières »
Dans les années 1480, des émeutes anti-juives éclatent dans des villes de Provence dont Salon en 1485. Face à « l’invasion » suscitée par l’arrivée des juifs espagnols et provençaux, les conseil de ville d’Avignon et du Comtat demandent au pape d’intervenir. C’est ainsi qu’en 1483 a lieu à Cavaillon, la première délimitation précise de l’habitat des juifs, dans une seule rue, la « carrière des Juifs » qui désigne à la fois le quartier juif et sa communauté, sous la férule du cardinal légat du pape Pierre de Foix. L’exemple est suivi peu de temps après par Carpentras - Avignon - L’Isle sur Sorgue.
Désormais les Juifs doivent tous habiter obligatoirement dans un seul quartier qui leur est propre et ils s’y trouvent enfermés, en même temps que protégés derrière des murs et des portes dont ils conservent cependant la clé.

Un durcissement au XVIem siècle
Le Chapeau Jaune
Parce qu’il semblerait qu’en dépit des ordres donnés, les Juifs tendaient à faire disparaître leur signe distinctifs, à la demande de l’assemblée des trois états du Comtat, le pape de Rome, Clément VII, par une bulle datée du 11 aout 1524, porte obligation aux Juifs de porter un couvre chef couleur safran: le chapeau jaune (lou capéou) pour les hommes et la cocarde de même couleur pour les femmes (le petassoun)

De nouvelles restrictions pour les métiers.

La bulle papale de 1555 de Paul IV interdit aux juifs de posséder d’autres biens immobiliers que ceux dans leur quartier réservé. Désormais, on ne les autorise qu’à exercer les métiers de fripiers - brocanteurs - usuriers, puisque les chrétiens en sont exclus et même les médecins et chirurgiens autrefois si appréciés se font de plus en plus rares.


Aux XVIIem et XVIIIem siècle, quatre communautés

En 1593 le pape Clément VIII veut réduire les lieux de résidence des Juifs à trois villes seulement:
Rome - Ancône - Avignon.
A défaut d’une expulsion totale des états du Comtat, les assemblés du pays demandent que les Juifs soient obligés de se regrouper dans les villes où existent de véritables « carrières ».
C’est ainsi que le 4 septembre 1624, le cardinal Barberini fait savoir aux Juifs du Comtat qu'il leur est désormais interdit toute habitation, en dehors des villes de Carpentras - l’Isle sur la Sorgue - Cavaillon, à cela il faut ajouter la ville d’Avignon, où ils sont déjà tolérés.
Les Juifs sont donc concentrés dans quatre « arba kehilot », la plus peuplée est celle de Carpentras, puis viennent celle d’Avignon, d’Isle sur la Sorgue et pour finir Cavaillon.

Au XVIIIem siècle, la « carrière » de Carpentras mesure 88 mètres de long et englobe 168 maisons dont certaines sont à 8 étages pour palier au manque de surface au sol.
En 1787, les Juifs sont 900 à Carpentras (11 000 catholiques), 400 à Avignon (24 000), 350 à l’Isle sur la Sorgue (5 000), et 200 à Cavaillon (6 000)


Une certaine autonomie
Le droit de séjour des Juifs comtadins se paie par toute une série de redevances régulières et exceptionnelles à l’administration pontificale. En contre-partie les communautés bénéficient d’une réelle autonomie illustrée par leurs statuts ou « escamot ». Un conseil détient le pouvoir exécutif et nomme les responsables ou administrateurs de la communauté appelés « Baylons » A titre d’exemple, la juiverie de Cavaillon est administrée au XVIIIem siècle par deux baylons, deux auditeurs et quatre conseillers.

A partir du XVIII em siècle les Juifs peuvent librement se déplacer dans le royaume de France et dans le Comtat sans leur chapeau jaune, sauf dans les quatre ville où subsiste une carrière.
En 1787, profitant de l’Edit de tolérance accordé au Protestants, les familles les plus aisées quitteront les carrières et les Etats Pontificaux.
Avec la Révolution, les Juifs seront émancipés le 27 septembre 1791 et les carrières dissoutes.
En 1793, Avignon et le Comtat Venaissin seront officiellement rattachés à la France où ils formeront une partie du département du Vaucluse.

La langue

Les Juifs des Etats français du pape ont leur parler propre qui est un mélange de provençal, d’hébreu et de termes emprunté: le «chouadit » L’un des derniers témoignages est celui de l’écrivain Armand Lunel, dont les arrières-grand-tantes, presque centenaires, s’exprimaient au début du XXem siècle dans un patois farci de terme hébreux plus ou moins déformés.

Les patronymes
Les noms de famille des Juifs d’Avignon et du Comtat révèlent des toponymes attestant pour la plupart une filiation méridionale: comtadine - provençale - languedocienne - roussillonaise:
Bedarrides - Carcassonne - Cavaillon - Crémieux - Digne - Laroque - Lattès - Lunel - Milhaud - Montel - Roquemartine - Vallabrèque - Marseille



Carpentras
Capitale du Comtat Venaissin, elle abrite la plus ancienne synagogue de France. La première localisation de l’habitat des Juifs, était une petite rue qui s’ouvrait entre la rue de la Fournaise et les remparts. Une rue de « la Vieille Juiverie » existe encore à cet emplacement.
C’est à que se trouvait la première synagogue, détruite en 1320. La deuxième a été construite en 1367 beaucoup plus près du centre ville, dans la rue dite « de la Muse ». Sur le même emplacement et sur les bases de l’édifice du XIVe siècle, en 1741 et 1743, une nouvelle synagogue voit le jour sous les ordres de l’architecte Antoine d’Allemand

En raison des travaux d’urbanisation du XIXe siècle, la carrière a disparu presque complètement, l’actuelle place de la Juiverie qui relie l’Hôtel de ville à la synagogue n’existait pas auparavant. La façade du bâtiment ne la distingue pas des maisons voisines en raison d’une réglementation très stricte interdisant toute ornementation extérieure et des dimensions qui seraient trop importantes.

Les parties basses médiévales accueillent le « mikvé » soit les bains rituels et la boulangerie.
Le premier étage a conservé son escalier monumental d’accès à la salle de culte qui comporte deux niveaux:
* La salle de réunion avec son tabernacle
* La galerie tribune avec la « tébah », la tribune de l’officiant.
Les femmes sont admises derrière des claustra les séparant des hommes.
Les boiseries recouvrant les murs et les piliers imitant le marbre , les balustres, les nombreux lustres vieux de trois siècles, en cristal, argent, bronze ou tôle, les rangées de bancs, la petite chaise de style et époque Louis XVI, fixée dans une niche à droite de « kehal » soit le tabernacle et représentant le siège du prophète Elie que l’on descendait à l’occasion des circoncisions, constituent les éléments essentiels de ce très beau lieu de prière.
Mise en sommeil au XIXem siècle et dans le première partie du XXem, l’activité cultuelle s’est réveillée en 1962, avec l’arrivée des Juifs Séfarades d’Afrique du Nord, comme pour la synagogue d’Avignon.

Avignon
La première juiverie connue était située sur la pente nord-ouest du Rocher des Doms, en descendant vers le Rhône. Une rue « Vieille Juiverie » en conserve encore le souvenir. En 1226, la juiverie est transférée sur le territoire de la paroisse Saint Pierre: La synagogue actuelle occupe le même emplacement que celle qui a remplacé l’édifice du XIIIem siècle et construite au XVIIIem siècle par Franque, elle est somptueusement décorée.


Le quartier juif possédait, à cette époque, deux portes:
* La porte d’en bas ou Saint Jean au bout de la rue Jacob
* La porte d’en haut ou Saint Pierre au bout de la rue d’Abraham
Et peut être la porte Calendre à l’Est de la synagogue.

En raison des travaux d’urbanisme et des constructions diverses du XIXem siècle, la physionomie de la carrière a radicalement changée. Aujourd’hui son site comprend la place de Jérusalem qui est devenue en 1945 la place Victor Bash et les rue Abraham et Jacob.
Détruite au XIXem siècle par un incendie accidentel, la synagogue du XVIIIem siècle a été remplacée par une nouvelle construction de 1849 réalisée par deux architectes de la ville, M. Duchesne et M. Joffroy. Complètement différente de la précédente, elle est bâtie sur un modèle néo-classique à la mode du XIXem siècle et son pupitre est installé au centre, son originalité consistant en sa forme circulaire (rotonde). Elle est toujours en activité.

Isle sur la Sorgue
De sa carrière qui était la troisième par son importance, il ne reste aujourd’hui aucun vestige. On sait toutefois qu’elle était délimitée au sud par la rue Reboutade, à l’ouest par la rue de la cavalerie où se dressait le petit Portal, au nord par la rue longeant l’hôtel de ville et à l’est par la Grande Rue.
Le grand Portal se situait du côté de la Grande Rue qui communiquait avec la place de la juiverie par l’actuelle rue Hébraïque. La synagogue, sérieusement endommagée sous la Révolution été démolie en 1856 et n’a jamais été reconstruite.

Cavaillon
La rue Hébraïque présente toutes les caractéristiques de l’ancienne carrière, en forme d’impasse.
Elle est délimitée au sud par la rue Fabricis (République) où se situait jusqu’au XVIII em siècle son unique entrée.
C’est sur l’emplacement d’un premier sanctuaire datant de 1494 que les frères Armelin ont construit de 1772 à 1774 une nouvelle synagogue en deux volumes superposés située sur un passage voûté faisant communication entre la rue Hébraïque et la rue Chabran.
On accède à la synagogue par un escalier qui mène sur une terrasse munie d’une balustrade en belle ferronnerie.
La porte d’entrée de style Louis XV est surmontée d’un cartouche donnant la date de sa construction.
Le vocabulaire architectural et décoratif est, comme à Carpentras, inspiré de celui de la Provence d’alors:
Des lambris de bois peints en gris rehaussés de bleu et de jaune.
Des murs enduits et colorés en un rose soutenu
Des motifs de coquilles, de volutes et de fleurs comme on pouvait les trouver dans les salon privés.

Une disposition original:
L’éloignement face au tabernacle, sur une tribune, de la table de lecture de la Torah et le rôle accordé au prophète Elie représenté sous forme de fauteuil. Ce dispositif sous entend une liturgie particulière, peu connue de nos jours.
La salle basse qui tenait lieu de boulangerie et de synagogue des femmes accueille depuis 1963 un musée Judéo-comtadin.
Déclarée monument historique en 1924, comme celle de Carpentras, la synagogue à été restaurée en 1988 de façon à retrouver l’éclat de 1774. Elle a perdu sa vocation religieuse mais reste un précieux témoignage du judaïsme dans le Comtat Venaissin


Références bibliographiques
Iancu Daniel et Carol, Les Juifs du Midi, une histoire millénaire. Edition A. Barthélémy - Avignon 1995
Moulinas René, Les Juifs du pape, Avignon et le Comtat Venaissin « Présence du Judaïsme » Albin Michel 1992.
Route du patrimoine Juif du midi de la France. Comité départemental du Tourisme du Vaucluse 1992
Salon de Provence, petite histoire de la communauté juive…D’Abraham au centre Gersonide. Les amis du Musée et du Patrimoine de Salon et de la Crau 2001


Texte de Magali Vialaron-Allègre


Actualisée le 10 juin 2026. Gilles Rigole